Présentéisme – Un fléau insidieux

Un travailleur présent n’est pas nécessairement un travailleur performant.

Le présentéisme coûterait-il plus cher aux organisations que l’absentéisme ? Selon une enquête menée en 2009 par le Sainsbury Centre au Royaume-Uni[1], le mal causerait 1,8 fois plus de pertes que l’absentéisme. Et 60% des coûts liés au stress émaneraient du présentéisme, contre 40% pour l’absentéisme. À l’échelle européenne, ce coût est par ailleurs estimé à près de 20 milliards d’euros par an.

Bien moins chiffrable que l’absentéisme, le mal sévit dans de nombreuses entreprises. Touchant aussi bien les PME que les grands groupes, ce phénomène quasi-imperceptible a pourtant des conséquences non négligeables.

 

Présence physique – Absence mentale

Éric Gosselin et Martin Lauzier[2], professeurs à l’Université du Québec en Outaouais, ont défini le présentéisme comme « le comportement du

travailleur qui, malgré des problèmes de santé physique ou psychologique nécessitant qu’il s’absente, persiste à se présenter au travail » ou encore comme « la réduction de la performance d’un employé, présent au travail, en raison d’un problème de santé ». Notons que le phénomène doit présenter un caractère chronique pour être qualifié de présentéisme.

Pour faire simple, le présentéisme se traduit par une présence physique accompagnée d’une certaine absence mentale.

Les facteurs

Plusieurs raisons peuvent expliquer le phénomène, particulièrement dans le contexte économique actuel.

La principale cause évoquée est le stress : pression au bureau, urgence des dossiers, accumulation du travail, etc. Parfois, la pression est telle, que

même une courte absence semble inenvisageable. Elle se traduit par une peur de devoir rattraper la charge de travail accumulée pendant la durée de l’absence.

Une autre origine mise en avant est liée à la crainte de perdre son emploi. En effet, à l’heure où les réductions d’effectifs menacent, les collaborateurs soignent leur visibilité au sein de l’entreprise. L’enjeu est de ne manquer aucune information et de ne pas passer à côté d’un projet important.

Enfin, la dernière raison mentionnée concerne plutôt la relation avec les collègues. Elle se manifeste par un sentiment de culpabilité envers les collaborateurs qui pourraient avoir à gérer les dossiers de la personne en son absence. La crainte du jugement par ses pairs en cas d’absence représente également un frein qui encourage le présentéisme.

Les signes

Si le présentéisme est difficile à déceler en amont, certains symptômes sont néanmoins perceptibles.

Le premier est un relatif désengagement, se traduisant par une baisse apparente de motivation : repli sur soi, manque d’implication, pas de projection dans l’avenir, moins de propositions d’idées, baisse de la concentration, etc. Cette démotivation est une forme de démission intérieure.

Les résultats et les performances constituent le deuxième signe. En effet, l’augmentation des erreurs, des accidents et des réclamations clients, ainsi que la baisse de la qualité du travail, de la réactivité et de la productivité témoignent souvent d’un état de santé défavorable. Pas assez malade pour justifier un congé-maladie, mais trop pour réussir à travailler efficacement, le collaborateur malade a alors recours au présentéisme.

Les risques

Le phénomène a des conséquences néfastes, aussi bien pour le collaborateur que pour l’organisation.

Comme évoqué précédemment, il engendre tout d’abord des baisses de productivité, accroît les risques d’erreurs et réduit la qualité du travail fourni. Une menace majeure pour l’entreprise est donc de voir le phénomène s’étendre et se diffuser parmi l’ensemble de ses collaborateurs.

Du côté des présentéistes, les désagréments sont également sérieux. En effet, en persistant à se présenter au travail avec un problème de santé, le collaborateur risque de l’aggraver. En fragilisant son état de santé, il a donc plus de risques de devoir s’absenter plus longtemps par la suite. Les médecins soulignent ainsi qu’il vaut mieux qu’un salarié s’absente deux jours pour se reposer que six mois pour dépression.

Sans oublier le burn-out ! Aussi appelé burn-in, le présentéisme marque le début de l’épuisement professionnel, qui peut à terme aboutir à un burn-out. Il est en outre renforcé par la forte adéquation entre l’état psychologique et l’état physiologique : une personne qui souffre de fatigue émotionnelle aura une santé plus fragile.

Comment lutter contre le présentéisme ?

Malheureusement, le présentéisme étant difficile à déceler, ce sont souvent ses conséquences qui le trahissent. De manière générale, il est néanmoins possible d’améliorer l’environnement de travail pour prévenir en partie le phénomène :

  1. Donner du sens aux collaborateurs. S’ils connaissent la finalité de leurs missions et activités, leur engagement est renforcé. Dans cette optique, les managers doivent faire preuve de leadership pour motiver leurs équipes.
  2. Clarifier les principes et les valeurs qui régissent le fonctionnement de l’organisation. Aucune transgression ne doit être autorisée, car leur non-respect marque souvent le début du désengagement. Pire encore, une différence de traitement entre les collaborateurs peut nuire à leur motivation.
  3. Favoriser le dialogue entre le manager et le collaborateur. Il est important que le responsable assure un encadrement suffisant et un suivi régulier pour pouvoir effectuer des ajustements si besoin (tâches attribuées, charge de travail, etc.). Ce dialogue permet également de déceler d’éventuels signes avant-coureurs du burn-in.
  4. Encourager la collaboration et le travail d’équipe. Lorsque confiance et cohésion règnent, certaines causes du présentéisme sont amoindries.

« Le phénomène est si généralisé qu’on considère qu’il y a plus de travailleurs malades au travail qu’à la maison ! Ce qui est à retenir : un travailleur présent n’est pas nécessairement un travailleur performant » – Éric Gosselin

Aliénor Bianchi
Expert in Human Capital Management @ MindForest


[1] The Sainsbury Centre for Mental Health, Mickael Personage.

[2] Éric Gosselin et Martin Lauzier, Le présentéisme – Lorsque la présence n’est pas garante de la performance, In Revue française de gestion 2011/2 (n° 211), Éditeur : Lavoisier.